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Comment élargir l’engagement pour l’environnement au-delà des « convaincus » ?

Simran Sethi à La Ruche, Paris, 25 octobre 2011

A l’occasion de son WiserTuesday* le réseau WiserEarth** accueillait le mardi 25 octobre à La Ruche la journaliste et universitaire américaine Simran Sethi pour discuter des barrières psychologiques à l’engagement en faveur de l’environnement, sujet sur lequel elle s’apprête à publier un livre.

Compte-rendu publié avec l’aimable autorisation du blogueur Pollux (http://depollux.wordpress.com)

Encore peu connue en France Simran Sethi s’est déjà beaucoup illustrée aux Etats-Unis où elle a reçu de très nombreux prix et honneurs pour ses actions pour l’environnement. Après un MBA en « Sustainable Business » à San Francisco, elle s’est engagée auprès d’Al Gore pour sensibiliser ses concitoyens aux enjeux du changement climatique. Elle est actuellement professeur à l’Université du Kansas. Ses tournées de sensibilisation et le passage de milieux et publics urbains (San Franscisco, New York) aux milieux plutôt ruraux, principalement agricoles et Républicains du Kansas l’ont poussée à identifier et analyser les facteurs d’acceptation et de passage à l’action face à cette « vérité qui dérange ». Une expérience qu’elle nous raconte avec talent, et dont on peut retenir les éléments suivants :

 

Les mêmes actions/ consensus ne sont pas toujours motivés par les mêmes raisons.

Simran Sethi évoque la sortie d’un débat à propos d’une centrale à charbon. Une personne vient lui dire qu’elle l’a convaincue. Ce qui l’a touchée, ce n’est pas le changement climatique, face auquel elle reste perplexe, mais les problèmes d’asthme que provoque la centrale et qui touchent des membres de sa famille. A travers cette expérience (parmi d’autres), on comprend que, pour toucher les gens et les pousser à agir, il faut leur poser les bonnes questions, celles qui feront qu’elles se sentiront concernées. Bien formuler la question peut changer complètement la manière dont le public en question réagira au problème.

Les messagers et le contenu du message comptent. Une démonstration scientifique ne suffit pas à ce que les gens acceptent de croire et d’agir.

- Parmi les militants écologistes, qui aurait accepté de croire ce même message, s’il avait été porté par une personnalité comme Dick Cheney, nous fait remarquer la journaliste? Il s’agit en effet de bien identifier son public : les agriculteurs du Kansas, très majoritairement républicain, n’ont aucune envie de croire et suivre un message porté par une personnalité comme Al Gore. Il faut donc chercher un messager qui leur soit acceptable.

- Il s’agit également d’identifier ce qui, dans le public concerné, permettra de faire évoluer ce qui constitue la norme, ce qui sera considéré comme un acte gratifiant socialement et individuellement. Si devenir écolo devient « tendance » dans les grandes villes comme San Francisco ou si telle ou telle star d’un public jeune et progressiste se met au vert, rien n’assure que les agriculteurs du Kansas imiteront ces comportements. Au contraire, ils pourront s’opposer d’autant plus à ces pratiques que ceux qui les portent ne leur correspondent pas. Si on veut provoquer un changement de norme dans ce public, il faut là aussi qu’il soit porté par des personnalités qui leur ressemblent. On notera également que le changement de norme est principalement provoqué par des éléments de l’environnement proche (famille, amis, commune…).

- Le contenu du message a aussi une grande importance. Un message, aussi vrai soit-il ne poussera en général que très peu à l’action si on il se situe loin dans l’espace et dans le temps, si il ne permet pas aux personnes de se sentir concernées Un exemple local, concret, qui touche la vie de tous les jours aura bien plus d’impact. Le message doit être « appropriable » par le public.

Faire comprendre que les questions environnementales ne se réduisent pas à « 10 gestes pour sauver la planète », mais nécessitent de repenser tout ce qui nous entoure: nos relations sociales, notre lien à la nourriture etc. Une solution sera d’autant plus porteuse qu’elle aura été pensée par le public.

- En général, et surtout aux Etats-Unis, nous dit Simran Sethi, les gens sont habitués à répondre à une liste des tâches. Quel est le problème ? Quelles sont les solutions ? Or, si « les 10 gestes pour sauver la planète » répondent à ce type d’attente et de fonctionnement, ils ne permettent pas la démarche intellectuelle d’appropriation et de réflexion sur l’enjeu environnemental. Les 10 gestes peuvent de plus mener à des désillusions : j’achète du bio, comme on m’a dit, mais en fait, ça vient de Chine ; finalement, changer les ampoules ce n’est pas si simple que ça, et puis c’est plein de mercure… Ainsi, les meilleures solutions seront celles qui auront été réfléchies par les personnes intéressées elles-mêmes. Réfléchir ainsi aux solutions permet de déclencher une démarche plus large.

Comprendre le contexte de vie dans lequel on vient introduire l’élément « environnement » et l’intégrer correctement dans l’espace des préoccupations préexistantes du public.

- Des sondages ont montré la volatilité de l’importance portée à la problématique « environnement », selon l’actualité. Celle-ci peut attirer l’attention une année, puis la crise économique, ou la guerre, ou le chômage la feront passer aux oubliettes. L’environnement est en effet souvent considéré comme une donnée indépendante des autres. Or, il n’est pas difficile de montrer que ce qui constitue les principales préoccupations du public (emploi, guerre, santé…) et l’environnement ont un lien direct. Il est essentiel d’intégrer la donnée « environnement » dans les préoccupations quotidiennes des gens (en montrant par exemple qu’une politique climatique ambitieuse serait porteuse d’emploi et bénéfique pour la santé…). En bref, les individus ont généralement une liste de préoccupations déjà bien chargée, dans laquelle il n’y a pas toujours de place pour une donnée « supplémentaire » que constituerait la donnée « environnement ». Il s’agit donc d’intégrer cette dernière dans les préoccupations préexistantes.

Ne pas limiter le changement climatique et l’environnement au mot « danger », mais passer par d’autres canaux, ceux qui intéressent les gens : sentiments, relations aux autres, gestion du risque, responsabilité face au futur, projets de vie.

- Dans le cas américain, la notion de liberté individuelle est capitale. Le discours écologique butte typiquement sur la « liberté de polluer », d’aller au fastfood ou de conduire mon véhicule. L’écologie devient pour certains le nouvel ennemi de la Nation, menaçant la liberté et la propriété individuelle. Il y a un enjeu essentiel à prendre ce phénomène en considération et de ne pas s’opposer frontalement à ce type de public, mais de trouver les bons mots et canaux pour leur montrer que leur liberté sera mieux défendue par la défense de l’environnement que par le refus de l’évolution de leur mode de vie actuel. La question des OGM serait un cas typique pour lesquels poser les bonnes questions (atteinte à la vie, à la liberté de semer, à la santé etc) pourrait permettre de faire passer et accepter le message.

 

Simran Sethi pose aussi la délicate question de la coopération avec les firmes transnationales, typiquement, dans son cas d’étude, Wall-Mart. Elle explique que, ayant été, au départ absolument opposée à tout ce qui avait trait aux entreprises géantes, elle a tout de même fait un MBA pour pouvoir comprendre et parler leur langage. Elle souligne que, aussi regrettable que cela puisse être, c’est essentiellement chez Wall-Mart que se fournit la grande majorité de la population du Kansas, et que c’est pour cela qu’il est nécessaire que Wall-Mart se mette lui aussi au bio. Wall-Mart est trop puissant pour disparaître, il faut donc transformer Wall-Mart. Lourde tâche, mais nécessaire.

Enfin, sujet incontournable dans le cadre de ce WiserTuesdays, les nouveaux médias. De l’avis de la journaliste, si les « social media » constituent en soi peu de chose (ce n’est pas grand-chose que de cliquer pour partager un lien par exemple), leur influence n’est pourtant pas négligeable. Permettant à chacun de raconter sa petite histoire, de s’exprimer, de lire et d’ écouter celle d’autres, les réseaux sociaux permettent de s’approprier ce qui se passe dans le monde, d’agir, à son échelle certes, mais d’exister. Au fond, même s’ils se traduisent de manières différentes, tous les êtres humains sont mus par les mêmes besoins, sentiments et liens fondamentaux. Les réseaux sociaux sont donc un premier pas non négligeable vers l’engagement concret, car ils contribuent à s’approprier une problématique et à mieux explorer ce que celle-ci implique.

On retiendra donc de cette intervention et de cette expérience que l’humilité et la compréhension de l’autre, de ses préoccupations, de ce qui le motive sont essentielles si on veut élargir son public et convaincre d’autres personnes que ceux déjà convaincus.

A vous de jouer !

Pollux

Paris, 26 0ctobre 2011

 

*A propos de WiserTuesdays

 

WiserTuesdays@LaRuche sont des rencontres informelles où les acteurs de l’innovation sociale (développement durable, entrepreneuriat social, économie solidaire) explorent comment utiliser les nouvelles technologies (telles que le web 2.0) pour soutenir leurs actions solidaires.

 

**A propos de WiserEarth - WiserEarth est un réseau social et un forum d’échange pour les centaines de milliers d’organisations non-gouvernementales (ONG), d’entreprises et d’individus qui s’engagent à créer un monde plus juste et participer à un développement plus durable. WiserEarth a comme objectif d’aider le mouvement à se connecter, à mutualiser nos ressources et développer des partenariats. Ensemble, nous pourrons ainsi apporter des réponses plus efficaces aux enjeux auxquels nous sommes confrontés.

 

P.S. Les propos de cet article ne sont que l’interprétation de l’auteur et n’engagent que lui.



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